GALERIE DE L’UQAM
Bénédicte Ramade 
Commissaire

Les temps de l’Anthropocène, ère de l’agentivité géologique de l’humanité, sont des temps longs, profonds, paradoxaux aussi, car ils sont autant forgés et canalisés par des siècles d’exploitation qu’ils sont imprévisibles, leurs effets erratiques déstabilisant toujours plus rapidement le cours des civilisations. Avec la pandémie, le temps des humains s’est ralenti, tandis que celui du système terrestre a continué sa course affolée. Une disjonction qui sous-tend les projets auxquels quatre artistes ont voué une partie de leur existence. Ces temps longs sont ceux de l’ascèse scientifique, de l’imprégnation avec son sujet, de l’éthique de la recherche et du respect environnemental, lesquels s’accordent mal avec la temporalité vive de la crise. Le temps long, c’est celui de la responsabilité vis-à-vis de son objet de création.

Maryse Goudreau se consacre depuis une décennie au béluga, cette créature fascinante, étrange et presque magique, encore mystérieuse pour beaucoup d’entre nous. Elle est partie sur ses traces, a sondé « l’histoire sociale » qui s’est développée à partir du mammifère marin, a gravité sur des territoires qui ont échappé à leur destin.

Kelly Jazvac a arpenté les plages des côtes du Pacifique avec la géologue Patricia Corcoran et l’océanographe Charles Moore pour y collecter des spécimens de « plastiglomérats », néologisme désignant une nouvelle catégorie minérale issue de la concaténation de débris marins et de déchets plastiques. Sa collection déjoue ainsi les taxonomies esthétiques et scientifiques par fusion du naturel et du culturel.

Jessica Slipp en est à sa quinzième performance filmée au cours de laquelle elle se fait modestement pierre, suivant un protocole qu’elle transporte à travers des paysages tantôt industriels, tantôt agricoles, tantôt naturels, brouillant là aussi un peu plus les distinctions catégorielles du terrestre.

Clara Lacasse a photographié les espaces du Biodôme de Montréal pendant la rénovation des lieux, un temps de pause pour cette zone de conservation dont les habituels pensionnaires sont alors absents. Gît devant l’objectif un espace vivant sous assistance, en cours d’actualisation, qui se scénarise progressivement pour devenir un milieu de vie suivant une programmatique scientifique et spectatorielle.

Les temps longs de ces quatre artistes composent le temps de ce projet, de vidéos en dispositifs visuels, de photographies en spécimens. Ces temporalités se heurtent à celle, fugace et transitoire, de l’exposition. Comment composer avec le moment de la visite et le temps profond du tellurique et de la responsabilité environnementale ? Comment le temps numérique s’ouvre-t-il sur le temps de l’introspection que convoque l’Anthropocène ? Car, après tout, cette Terre est résolument un bien commun et demande de s’y inscrire personnellement afin d’en faire une œuvre collective et politique. Les temps longs de notre ère sont aussi lents qu’ils s’emballent, ils conjuguent l’obsolescence et l’infini, exacerbant une temporalité douloureusement sensible pour l’humanité qui veut l’assumer.

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